HOMÉLIE
Ces textes bibliques que nous venons d’entendre ne relèvent pas d’un choix de circonstance. Ils sont lus aujourd’hui dans toutes les églises du monde catholique occidental. Nous les accueillons dans la foi, en essayant d’écouter ce qu’ils veulent nous dire.
« Lève-toi, prends ton brancard, et marche ! »
Ces paroles de l’Évangile, nous pouvons tous les recevoir comme un appel. Mais je ne suis pas paralysé, me direz-vous. En sommes-nous si sûrs ? N’y a-t-il pas dans chacune de nos existences de ces maladies de l’âme qui nous empêchent d’aimer en vérité, de vivre pleinement, de faire le bien que nous désirons ? Sommes-nous libres de tout blocage, de toute entrave, intérieurs ou extérieurs à nous ? Même dotés de pouvoirs immenses, nous sentons bien que nous sommes limités, en tout cas que nous ne sommes pas tout-puissants.
Oui, ce paralysé que Jésus guérit nous représente tous.
Le lieu de ce récit est Jérusalem, patrimoine commun de nos trois religions monothéistes, comme le rappelaient ensemble il y a trois jours le pape et le roi du Maroc. Nous sommes tout près des ruines du Temple, où se rendent quotidiennement et des juifs pleurant devant le Mur occidental, et des musulmans sur ce qu’il est convenu d’appeler l’esplanade des Mosquées, et enfin des chrétiens, dans l’un et l’autre lieux, en pèlerinage sur les pas de Jésus-Christ.
A quelques mètres de ce lieu unique au monde, se trouve un domaine donné à la France par la Turquie en 1856 (après la guerre de Crimée) et confié aujourd’hui aux Pères blancs : Bethzatha. Ce nom signifie « maison des deux flots, des deux bouches » car il comporte deux piscines, mais il peut aussi signifier « maison de la miséricorde ».
Là se situe notre scène : un paralysé y attend avec patience sa guérison depuis 38 ans, durée de la longue errance du peuple de Dieu dans le désert, avant d’entrer en Terre promise. Il faut parfois attendre. Les choses ne se réalisent pas toujours immédiatement comme nous l’espérions.
Jésus vient à la rencontre de cet homme et lui demande : « Veux-tu guérir ? ». La question a de quoi nous surprendre. Bien sûr qu’il veut guérir ! Cela va sans dire. Et pourtant cela ira mieux en le disant. Sur son brancard, ce pauvre homme peut enfin expliquer sa peine, se confier : « Seigneur, je n’ai personne pour me plonger dans la piscine au moment où l’eau bouillonne ; et pendant que j’y vais, un autre descend avant moi. » Constat de solitude dans la misère : « je n’ai personne ». Tant de nos contemporains se trouvent ainsi isolés, livrés à eux-mêmes, contraints de se débrouiller seuls en découvrant qu’ils n’ont personne pour venir à leur secours, pour leur permettre d’avoir accès à leurs droits légitimes, à ce que profondément ils désirent. « Je n’ai personne pour m’aider ». Jésus s’est approché de lui. L’attention à l’autre commence par cette authentique proximité. Nous le savons, et beaucoup parmi vous le savent et le vivent, l’écoute de la souffrance de l’autre est déjà le début d’un chemin de guérison.
La réponse de Jésus ne se fait pas attendre : « Lève-toi, prends ton brancard, et marche ! » Bien plus précieuse encore que la seule guérison, voici la présence de quelqu’un qui est là pour lui en cet instant. Et ce quelqu’un, c’est Jésus, le Fils de Dieu venu en ce monde pour nous sauver de toute misère.
« Lève-toi » toi, l’homme paralysé par la peur ou le mensonge, par l’oppression ou les idéologies mortifères. Lève-toi, car désormais tu as la capacité de te tenir debout et d’exister par toi-même, de prendre toi-même ta vie en main. Alors que tu n’avais personne, Dieu lui-même est venu jusqu’à toi pour te rendre ta dignité et ta liberté. Liberté de te mouvoir. Liberté de diriger ta vie. Lève-toi, et vois le chemin qui s’ouvre devant toi, par la parole efficace de cet homme qui est Dieu et qui s’est approché de toi comme un frère, un ami. Il est ton Sauveur.
« Et aussitôt l’homme fut guéri. Il prit son brancard : il marchait ! » Homme libre, prends ton brancard. Garde le souvenir de cette misère que tu viens de quitter. Avec ton brancard sous le bras, sois pour les autres un témoignage vivant de la puissance de la Parole de Dieu qui t’a relevé. Sois le témoin de l’amour du Christ pour toi. Vis désormais dans l’amitié de Dieu qui est venu à ton secours. Le choix inverse serait pire que l’infirmité. C’est ainsi que nous pouvons entendre pour nous-mêmes la rude parole de Jésus : « Ne pèche plus, il pourrait t’arriver quelque chose de pire. » Autrement dit : ne retourne pas à tes anciens esclavages, à tes fautes passées. C’est ton âme alors qui serait paralysée.
Mesdames et messieurs, frères, amis, oui, ce paralysé nous représente tous. Jésus s’est engagé pour lui avec une infinie compassion. C’est le jour du sabbat, durant lequel aucun travail ne doit être accompli. Aucun travail, sinon l’œuvre de Dieu qui veille sur sa création, sur son peuple, sur tous les peuples du monde, sur les blessés de la vie, sur les personnes porteuses de handicap, sur nous tous.
Dans quelques instants, je prolongerai notre prière commune du Notre Père en disant : « Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps ». Que cette prière s’appuie avec confiance sur ce que Dieu a fait pour cet infirme. Qu’elle habite nos cœurs, nous qui désirons la paix pour notre temps et pour les générations qui nous suivront. Responsables politiques et spirituels, nous pouvons prier et agir ensemble pour la paix. Permettez-moi ici de citer quelques mots du Président Georges Pompidou, dans un article daté du 30 janvier 1971 : « Sans doute le spirituel et le temporel ne doivent pas être mêlés, et l’Eglise et l’Etat ont‐ils chacun leur vocation propre, mais dans un pays de vieille tradition chrétienne et libérale comme le nôtre, il ne doit y avoir entre ces deux institutions que respect mutuel et considération réciproque, dès lors que chacune demeure fidèle à elle‐même : comment ceux qui ont la charge de servir la patrie et le bien commun et ceux dont la mission est de défendre et maintenir les valeurs morales et spirituelles pourraient‐ils être antagonistes? »
Dans quelques jours, nous suivrons pas à pas dans notre liturgie chrétienne le Christ Jésus livrant librement sa vie pour l’humanité blessée, pour tous ceux que paralysent le doute, la peur, le sentiment de solitude et la misère. Le Crucifié prendra sur lui toutes nos infirmités pour nous en délivrer en allant mener, dans un amour qui va jusqu’au bout du don de sa vie, le combat ultime contre la mort. Et cette paix que nous désirons sera le premier mot du Ressuscité retrouvant ses disciples au soir de Pâques : « La Paix soit avec vous ! »
Ainsi s’accomplit ce que nous entendions dans la première lecture : du côté droit du Temple, jaillit une eau qui se transforme en torrent de vie, descendant de Jérusalem vers la Mer morte. Comme du côté droit du corps de Jésus crucifié, la nouvelle Ève naîtra de la côte du nouvel Adam. Nous, juifs et chrétiens, recevons ce récit du prophète Ezékiel comme une promesse de salut, de vie redonnée par Dieu là où règne la mort, de guérison des maladies corporelles mais aussi de la guérison du cœur de l’homme rongé par le péché, sec et dur comme une terre aride.
Ouvrons-nous à cette grâce. La Paix soit avec vous. Amen.