J’avais conservé un papier sur la ‘prière silencieuse’. Ce sont des remarques provenant de plusieurs sources, notamment du P. de Mello, de Dom Chapman que je relis avec un intérêt renouvelé pour la pratique de la méditation chrétienne.
Une remarque préliminaire : il n’y a pas de règles abstraites pour la vie de prière. On prie comme le Seigneur nous donne de prier. Il y a des personnes qui grandissent dans leur vie intérieure avec le Notre Père et l’Ave Maria.

Quelques présupposés :

1. L’esprit humain a la faculté de connaître et de percevoir au-delà des images et des mots. C’est la faculté intuitive. Nous avons l’intuition qui traverse les apparences sans l’aide du raisonnement ou des discours.

2. Dans les relations interpersonnelles, l’intuition joue un rôle important. Il y a comme une présence mutuelle, une compréhension qui dépasse les mots et les signes lorsque les personnes s’aiment.

3. Dans le cas de la prière – qui est surtout une relation interpersonnelle – il y a normalement de la part de l’homme, un progrès vers une certaine simplification lorsque les actes nombreux, la variété des images, des mots ne donnent plus satisfaction.

4. De la part de Dieu, il existe en soi, une simplicité absolue. Dieu n’utilise pas une infinité de mots : tout ce qu’il avait à dire, il l’a dit dans son Verbe unique : son Fils.

5. Il est donc normal, que dans cette relation d’amour entre Dieu et l’homme, tôt ou tard, le désir de la simplicité se manifeste : un désir d’abandon total sans arguments ni paroles, le désir d’une vie en présence de Dieu où on le trouve en tout et tout en lui ; le désir d’une foi simple qui n’a pas besoin de beaucoup de mots et d’images pour percevoir le divin ‘Je t’aime’ et qui n’a pas besoin de beaucoup d’arguments et d’actes pour qu’on donne sa réponse, une réponse d’amour.

Comment donc prier ?

On ne peut pas dire beaucoup de choses à propos de la “contemplation silencieuse”. Tout est dans l’appellation. On n’explique pas à un amant comment regarder sa bien-aimée ? On n’apprend pas à une maman à admirer son bébé ? Rappelez vous le vieux paysan du curé d’Ars : ‘Il m’avise, je l’avise.’ Et l’Irlandais : ‘Jesus, this is John’, et il entend Jésus qui lui dit ‘John, this is Jésus’.

Comme tout cela n’est pas clair, voici quelques remarques qui peuvent aider.

2. On commence par s’établir dans une attitude de prière, extérieurement et intérieurement. Une attitude de respect en présence de Dieu, l’attitude du serviteur désireux seulement de servir et de louer, l’attitude de confiance d’un enfant bien-aimé.

3. Et alors ? laissez les actes qui se présentent venir – adoration, foi, amour, se livrer. Ne faites pas ces actes. Laissez les venir, rester, s’en aller.

4. Parfois, le courant de méditation peut affleurer. Un thème qui se présente – une pensée se référant à l’année liturgique, à une retraite, à un événement. Que ce soit comme une variante de la prière mais ne faites aucun effort vers une méditation discursive pendant ce temps de prière.

Ne prêtez aucune attention à de tels thèmes ou images. Si c’est possible sans effort, doucement renvoyez les.

5. Ne désirez pas ces actes, ne les provoquez pas. D’ailleurs, ils cesseront mais toujours dans la ligne d’une attention aimante, d’un simple regard.

6. Ce que vous devez vraiment désirez c’est ceci : rien. Les yeux ouverts pendant la nuit, vous exposer à la majesté du seul qui est Réel, Invisible, Transcendant.

Au début, le goût de Dieu est à peine différent du goût de rien du tout. Petit à petit, une nouvelle faculté se développe.

7. Parfois vous aurez l’impression de perdre votre temps. Vous voudriez faire quelque chose d’utile, prendre une Bible, un livre de spiritualité, ou vous arrêter de prier et “trouver Dieu dans l’action”.

Dans ces moments-là, il est important de persévérer dans cet état absurde. Simplement restez là, même si vous ne comprenez rien comme un chien qui regarde son maître. (Ici on voit la futilité d’affirmations telles que “Je prie quand j’ai envie “parce que ces moments-là sont des moments de croissance.

8. Le plus souvent il y a un silence vide de couleur ou de goût. Mais il peut y avoir aussi une paix profonde. Ne recherchez pas cette paix, ne vous arrêtez pas à elle – avancez. (Comme le cosmonaute dans la nuit de l’univers. Il ne doit pas se laisser distraire par les étoiles éblouissantes. Il les accepte avec gratitude mais ne s’y arrête pas. Vous avez rendez-vous avec l’Infini.)

9. Les distractions n’ont aucune importance (à condition qu’elles ne vous affectent pas émotionnellement.) “L’imagination est une folle. Laissez la courir et jouer.’ Thérèse d’Avila

En soi, les distractions peuvent avoir un bon effet : nous rendre humbles. Vous y apprendrez à désirer non “la prière parfaite “ mais Dieu lui-même.

Les distractions, sentiments de misère, doivent être accueillies comme le chemin que Dieu vous donne de prier ici et maintenant, dans un désir aimant de la volonté de Dieu seulement.

10. Petit à petit, cette prière imprègne toute la personne. Elle prend possession d’elle, comme le fait une rage de dent, ou l’attente de la venue d’un ami très cher : elle est là même lorsque vous n’y pensez plus.

Cette prière peut même continuer pendant le sommeil, et d’une certaine façon, prendre la place du sommeil.

11. Qu’est ce que l’attention dans cette prière ?

L’attention ici c’est plutôt un acte de non-attention à tout ce qui n’est pas Dieu. On se retire de tout, comme lorsque va dormir. Vous pourriez demander : avec une telle attention négative, où l’on n’a rien à pense , et où on doit même combattre les distractions, comment peut-on vraiment prier ?

L’idéal serait de rester dans cet état de vide, éveillé, en alerte, au milieu de la nuit où on ne désire rien, on n’entend rien, on ne pense à rien.

Parfois, on ne trouve pas immédiatement ce vide. On peut s’aider de plusieurs manières : répéter une courte prière au rythme de sa respiration (la prière de Jésus), répéter le nom de Dieu, ou un mot de prière, ou simplement respirer ou tout autre moyen qui aide au recueillement et libère l’esprit.

12. Quant à la durée de la prière : à cause de la difficulté qu’on pourrait avoir à se recueillir, et aussi à cause de l’exposition prolongée dont le coeur a besoin afin d’être imprégné de l’amour divin, il semblerait que le temps de la méditation ne doit pas être trop court. L’optimum est différent pour différentes personnes. Une heure est le minimum.

Les fruits de cette prière

1. La vie de la personne change. C’est le signe de l’authenticité de cette prière.

On pourrait objecter : ce genre de prière est bon pour ceux qui vivent dans le désert. Mais quand on vit parmi les hommes et qu’on a à travailler pour eux, on a besoin de vertus solides et d’idées.

C’est vrai que, dans la contemplation silencieuse, on ne trouve pas beaucoup de lumières et de résolutions pour la vie quotidienne. Mais tout cela n’a qu’une valeur relative. La prière discursive ne touche par elle-même que le niveau conscient. Mais quid du subconscient ?

La volonté ne suit pas seulement des idées conscientes mais est guidée, à un niveau plus profond, par l’intuition, le coeur. Dans le subconscient prennent racine des choses comme la vanité, l’aversion de certaines personnes, l’amour de soi.

“Dans ce genre de prière,’ dit le P. Lallemant, “vous pouvez faire plus de progrès en un mois, que précédemment en 10 ou 15 ans.’

Il y a deux genres de silence : le silence des mots, et le silence de soi, le silence de l’intérêt personnel.

Cette prière silencieuse peut libérer la personne de toutes sortes de désordres, d’attaches, là où la prière discursive est de peu de valeur. Elle fortifie la volonté en l’établissant dans le désir de Dieu seul et en simplifiant l’intention. Elle met fin à la multiplicité des résolutions et concentre l’attention sur Dieu seul, sur sa seule volonté.

2. On pourrait dire que cette forme de prière ne nous donne aucun aperçu (insight). (Mais il y a d’autres moyens d’avoir des aperçus. En dehors du temps de prière, on ne devrait pas négliger la méditation – la ‘lectio divina’.)

Bien des personnes, en fait, restent sans “lumières”. D’autres ont une vague idée que Dieu est là, pendant la prière et pour toute la journée. Cette idée s’ancre de plus en plus dans le coeur.

Souvent la conscience de son propre néant augmente.

Quand la conscience de la Majesté de Dieu et celle de son propre néant se développent, le coeur devient un instrument de l’Esprit de Dieu.

‘Que ton amour joue sur ma voix et se repose dans mon silence’ (Tagore

‘Let thy love play upon my voice and rest on my silence.’

Dans cette manière de prier, on devient un instrument de la louange de Dieu. ‘Ad laudem gloriae gratiae suae.’

Quand Dieu prend l’initiative, il tire la personne d’elle-même, de sorte que, libérée de son intérêt personnel, elle n’a d’yeux que pour Dieu seul. Alors tout devient prière, tout devient louange.

3. Dans cette prière, ne cherchez pas les fruits. C’est l’arbre lui-même qui est donné.

4. Prier ce n’est pas allumer une flamme pour vous réchauffer. C’est une lumière placée sur un candélabre, pour qu’elle brûle et se consume pour la louange de Dieu seul. Et la lumière c’est vous.

5. Une fois, quelqu’un a prié jusqu’à tard dans la nuit. Il avait été distrait et somnolent. A la fin de la prière, il dit : ‘Seigneur , je te remercie pour cette prière. Mais sincèrement je ne pense pas qu’elle ait été très utile. N’est-ce pas Seigneur ?’

Il lui a été donné de comprendre : ‘Si tu penses de la sorte, alors tu n’as pas compris grand chose à la prière. Ce n’est pas toi qui es le but de la prière, ni ce que tu ressens, ni ce que tu expérimentes. Son but principal est de rendre gloire à Dieu, de le remercier, de l’adorer. Au nom de toute l’Eglise et avec elle et toute l’humanité.

Et ceci, vous le faites en silence. ‘Parce que c’est moi qui prie en toi. Mon Esprit avec des gémissements trop profonds pour être exprimés.”

6. Cette prière est l’exercice – apprentissage et réalisation – de l’habitation de Dieu en nous, de la mort de soi et de la vie dans le Christ. ‘Vivo Ego, iam non Ego-vivit in me vero Christus.’

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